vendredi 30 janvier 2015

Les phobies

L'achulophobie (la peur du noir)


  Tu es dans ton salon, confortablement installé sur le canapé. Tu écoutes ton émission préférée en mangeant du maïs soufflé beurré. Tu bois une gorgée de ta boisson gazeuse. Tes parents ne sont pas là; ils sont partis en souper en tête-à-tête. Tu n'as ni de frère, ni de sœur, donc tu es seul dans ta maison. L'obscurité a envahi le ciel nuageux et le vent froid siffle entre les branches d'arbres. Les quelques lampadaires éclairent pauvrement la rue sur laquelle ta maison a été bâtie, il y a de cela de nombreuses années.

  Le générique de fin de ton émission préférée débute, et tu te dis que tu devrais aller te coucher. Il est minuit et demi et tu auras une grosse journée, le lendemain. Tu soulèves donc l'écran supérieur de ton ordinateur portable et vas sur plusieurs réseaux sociaux. Tu discutes avec ta meilleure amie, avec un copain qui vit à l'autre bout de la planète, tu te connectes sur ton blogue et écris quelques lignes pour démontrer à ta poignée de fans que tu es toujours en vie. Certains te répondent, sont contents de voir que tu es de retour. Tu as conversation avec eux un petit moment. Soudainement, un bruit, comme si quelqu'un avait cogné à la porte, te fait sursauter et stoppe ta discussion. Tu lèves la tête, intrigué, et te diriges vers la porte d'entrée, d'où t'as semblé venir le son. La lumière presque inexistante de la lune voilée de nuages et les lumières extérieures passent aux travers de la porte de vitre, éclairant ton passage. Personne. Une branche a du se briser et tomber sur le toit, après tout, il y a beaucoup de vent, te rassures-tu, un peu inquiet. Tu retournes à ton ordinateur, perplexe.

    Après de nombreuses minutes de conversation, un second cognement se fait entendre. Tu vas voir, encore une fois, mais toujours personne. Quelque peu troublé, tu retournes à ton ordinateur, l'éteint et te rends à la cuisine pour déposer ton verre, à présent vide, et ton bol beurré dans le lave-vaisselle. Une fois cette chose faite, tu quittes la cuisine plongée dans le noir presque total et te déplaces jusqu'à la salle de bain qui se trouve pratiquement à côté de ta chambre. Tu attrapes ta brosse à dents, y déposes du dentifrice, coule de l'eau fraîche dessus et te nettoies les dents.  Le son doux de l'eau qui cascade et de la friction entre les cheveux de ta brosse à dents contre tes dents couvrent le grincement de la porte d'entrée qui s'ouvre lentement, et se referme quelques secondes plus tard. Tu craches la mousse dans le lavabo, le rince et prends une goulée d'eau pour ensuite aller ouvrir la porte gris chaleureux de ta chambre. Tu appuies sur l'interrupteur et la luminosité de ton lampadaire jaillit de milles feux. Tu clignes des yeux quelques fois, puis ôtes tes vêtements pour te mettre en pyjama. Tu te balances sur ton lit confortable, te glisses sous tes couvertures et prends ton livre. Tu lis  quelques pages, puis le lampadaire s'éteint. Étonné, tu te lèves et appuies plusieurs fois sur l'interrupteur, mais rien à faire. Tu vas donc fouiller dans le placard en face de la cuisine pour une nouvelle ampoule, mais n'en trouves pas une comme tu en as besoin. Tu rebrousses donc chemin, te disant que tu iras acheter de nouvelles ampoules adaptées à ta lampe demain.

  Tu es à présent couché, au chaud, sous tes couvertures. Tu écoutes les sifflotements du vent, dehors. Comme il vente fort! Il vente tellement fort qu'une grosse branche se casse et tombe sur le toit. En tout cas, c'est ce que tu as cru. Tu sursautes. Tu commences à stresser, mais te rassures. Voyons! ce n'est qu'une branche! te dis-tu, mais tu ne peux pas ignorer l'angoisse grandissante. Ta gorge se serre et ton visage picote, comme s'il manque de sang. Tu vois du coin de to oeil le miroir qui est à ta gauche, qui reflète la fenêtre, en face. Le rideau rouge semble bouger furtivement, comme si un courant d'air l'agitait. Tu tournes brusquement la tête vers ta fenêtre, mais le rideau est immobile. Tu le scrutes attentivement, comme si quelque chose est anormal. Tu approches à peine ta tête qu'on cogne très fort à ta fenêtre. Tu lâches un cri, le coeur palpitant, en te dégageant de tes couvertures. Tu cours jusqu'au téléphone sans fil, à quelque part dans le salon. Tu appuies sur l'interrupteur, mais aucune lumière ne s'allume. Tu paniques, tu presses beaucoup trop de fois sur l'interrupteur dans l'espoir de voir de la lumière, mais rien à faire. Tu réalises l'inutilité de la chose et te mets à chercher le téléphone, sans lumière pour te guider. Tu cherches à tâtons le salon dans tous les recoins, mais toujours aucun téléphone. Tu trouves soudainement une idée. Ton ordinateur produit de la lumière! Tu te jettes alors dessus et soulèves l'écran supérieur. Tu pousses le bouton de démarrage. Tout ton espoir s'évapore d'un seul coup. Même ton ordinateur ne fonctionne plus! Mais que se passe t-il? Les larmes s'accumulent, ta gorge se serre de plus en plus. Tu dois trouver le téléphone, appeler la police, tes parents, ou les deux, tenter quelque chose! Le problème est que tu ne le trouves pas, ce damné téléphone! Mais où est... Tes questionnements sont stoppés par une sonnerie. Le téléphone sonne. Fou de joie, tu cherches la provenance du tintement. Tu cours vers le tintement, soulagé, et trouves finalement l'objet que tu prisais tant. Tu réponds en espérant que ce soit ta mère. En guise de réponse, un long silence déroutant.

  Tu t'apprêtais à raccrocher quand quelqu'un chuchote d'une voix caverneuse: «Dans le noir, les ombres sont affranchies», suivi d'un déclic, puis d'un son à intervalles réguliers. Désorienté, tu composes le numéro de téléphone de la police. Tu presses le bouton correspondant à appeler, mais il ne se passe rien. Aucun bruit ne sort. Juste le silence. Le téléphone ne fonctionne pas! C'est impossible, te convaincs-tu, quelqu'un vient tout juste d'appeler, ce n'est pas possible! Tu ne pourras plus retenir tes sanglots bien longtemps. Ta gorge se serre de plus en plus et ton rythme respiratoire et cardiaque deviennent fous. Tu sprintes vers la porte arrière de ta maison et essaies de l'ouvrir, mais elle semble être bloquée. Comme dernier espoir, tu te diriges à toute vitesse vers la porte d'entrée, mais elle s'est aussi avérée obstruée par un objet que tu ne vois pas. Tu t'adosses sur la porte vitrée et glisse tranquillement jusqu'à ce que tes fesses touchent le sol. Tu ne peux plus te retenir, tu ne peux plus... et tu exploses. Des larmes de perplexité et d'angoisse perlent sur tes joues, ton cœur, lui aussi, a peur, il bat trop vite, et tu n'arrêtes pas de hoqueter. Tu pleures, tu pleures, tu ne sais plus quoi faire! Mais comme c'est plaisant de te voir, aussi vulnérable et aussi perturbé! Comme c'est délectable! Et toi, tu es en train de paniquer, de plus en plus, tu respires plus vite, trop vite, ta gorge se serre... Et ça cogne très fort sur la porte derrière toi. Tu cries, tétanisé, et prends tes jambes à ton cou. Tu cours vers ta chambre. Tu claques violemment la porte et la verrouille. Comme ça, cette personne ne pourra rentrer, t'assures-tu. Mais il n'y a aucune cachette, dans ta chambre! Tu ne peux te cacher sous ton lit ou dans ton placard! Tu t'assoies donc sur ton lit, qui est accoté sur le mur du fond. La pièce dans laquelle tu te trouves est plongée dans le noir quasi total. Bien évidemment, tes yeux se sont adaptés à la noirceur, donc tu peux voir assez bien. Le vent est toujours aussi puissant, produisant des sons qui te glacent le sang. Mais ce qui t'effraies le plus, ce sont les bruits de pas, dans le couloir. Ton cœur bat vraiment fort, tu commences à croire qu'il va sortir de ta poitrine. Tu ne peux t'arrêter de verser des larmes affolées. Les pas se rapprochent de plus en plus, puis s'arrêtent. Tu retiens ton souffle, tentant désespérément de ne pas faire de bruit. Peut-être ne t'a-t'il pas entendu te diriger dans ta chambre? peut-être ne sait-il pas où tu te caches? Tu commences à croire qu'il ne sait effectivement pas où tu es, jusqu'à ce que ta porte de chambre s'ouvre, tranquillement. Tu reprends ton souffle, te disant que tu as perdu. Tu vas mourir, et tu le sais! Mais tu constates que personne ne se tient debout, devant ta porte ouverte. Il n'y a que le silence de marbre et la noirceur profonde. Désorienté, tu regardes droit devant toi. Un autre bruit de pas se fait entendre, suivi d'un second, puis ta porte de chambre se claque. Tu es maintenant retenu prisonnier dans ta propre chambre à coucher. Le gros problème, c'est que tu ne peux voir ton assaillant. Puis tu te rappelles. L'appel téléphonique, plus tôt. Dans le noir, les ombres sont affranchies.

  Un autre cognement se fait entendre, beaucoup plus doux que les premiers, sur ta fenêtre. Tu remarques que ton rideau a bougé légèrement. Un second cognement retentit juste à côté de ton oreille droite. Tu sursautes et tentes de te lever, pour t'enfuir, mais il est déjà trop tard. Tu n'es pas capable de bouger, ton agresseur invisible te maintient immobile et assiste à ton petit spectacle apeuré. Tu sens soudainement quelque chose essayer d'ouvrir ta bouche. Tu la gardes fermée, tu serres les mâchoires le plus possible, mais l'ombre malfaisante est beaucoup plus puissante que ta petite personne! Elle ne fait que jouer avec toi, elle se marre de ton impuissance, de ta situation si cocasse! Ta mâchoire inférieure s'ouvre peu à peu, et toi, tu serres plus fort, mais rien à faire. Elle s'ouvre de plus en plus, même que la commissure de tes lèvres commence à se fendre. Tu hurles, non seulement de douleur, mais également de désespoir, de peur et de tristesse. Tu sens une brûlure vive dans ta bouche qui descend le long de ton pharynx, lentement. Ça descend toujours, atteignant l’œsophage, puis l'estomac. Tu pleures toujours autant, impuissant. La brûlure se propage dans ton organisme, se fraie dans tes veines, tes artères, tes organes. La brûlure approche dangereusement de ton cerveau. Tu sens soudainement la chose qui était dans ta bouche se retirer violemment, une brûlure au cerveau, puis le repos éternel. Tu n'as plus d'âme. L'ombre, repue, s'en va, et la lumière de ta chambre s'allume d'elle même, et toutes celles de ta maison également. Tu es couché sur ton lit, sans vie.

  Une heure plus tard, tes parents reviennent, un peu saouls. Ils remarquent que tu as laissé toutes les lumières allumées, alors ils les ferment. Ta mère ouvre le porte de ta chambre pour te voir dormir paisiblement. Elle ferme la lumière de ta chambre et ferme ta porte sans avoir remarqué le sang sur ta couette rouge. Ce n'est que le lendemain qu'ils remarquent que tu ne te réveilles pas. Ils appellent donc la police. Les médecins n'ont jamais trouvé la cause de ton décès.

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