mardi 27 janvier 2015

Les phobies

La catharophobie (la peur des miroirs)


  Tu es assise à même le sol, dans la chambre de ta meilleure amie Cloé. Vous écoutez un film d'horreur assez populaire. Tu prends une poignée de croustilles et l'enfonce dans ta bouche. Un bruit inattendu vous fait toutes deux sursauter. Vous riez bêtement et vous taisez. La soif commence peu à peu à se frayer un chemin vers ta bouche. Tu l'ignores au début, mais elle devient de plus en plus sèche. Tu te lèves donc en prévenant Cloé que tu allais boire de l'eau dans la salle de bain. Elle te demande si elle doit mettre le film en pause, mais tu répliques que ce n'en est pas la peine. Tu attrapes ton Iphone et te mets en marche vers la salle de bain. Tu traverses le long couloir à grandes enjambées, mais tu t'arrêtes un instant. Le long miroir, au fond du couloir,là-bas, te fixe, immobile. Tu reprends ta marche, puis tournes à gauche pour ouvrir la porte de la salle de bain. Tu entres et refermes la porte derrière toi. Le robinet de métal propre se trouve devant toi, mais il n'y a pas de tasse, ni de verre. Tu tournes donc la poignée et de l'eau fraîche coule doucement en déposant ton Iphone sur le comptoir. Tu te penches, rejoins tes mains ensembles pour retenir le plus d'eau et en avale une bonne lampée, puis deux. Tu relèves ta tête et poses ton regard sur ton double, juste devant toi. Le miroir qui se trouve devant toi reflète une image identique de ton corps. Tu sursautes en voyant un bouton sur ton front. Tu rapproches ton visage du miroir et l'éclate. Tu te diriges vers la porte et en tourne la poignée de porcelaine.

  Tu t'engouffres dans le corridor mais te figes: le miroir qui était au bout du couloir n'est plus là. Tu t'approches de l'emplacement où était le miroir et observe la longue toile cadrée qui le remplace. Tu la frôles de tes doigts, tu l'observes. C'est une peinture bien étrange: elle représente une personne, grande, mince, de dos, avec des ombres qui l'entourent et un corridor qui ne finit pas. Tu rapproches ton visage de la toile, remarquant quelque chose. La personne tient quelque chose dans sa main droite, qui ressemble vaguement à un appareil électronique. Tu recules en comprenant de quoi il s'agit et te retournes pour voir un couloir qui n'est pas le couloir que tu avais emprunté il y a quelques minutes. Les murs sont des miroirs, le plafond et le plancher également, tous reflétant des milliards d'images jumelles de toi dans tous les angles. Tu cours dans la direction opposée du cadre, mais tu n'avances pas. En fait, si, tu avances, mais le bout du couloir n'est toujours pas là. Tu cours plus vite, plus vite, toujours plus vite, mais tu réalises que c'est inutile. Tu t'arrêtes donc, à bout de souffle, et te plies en deux pour respirer un peu. Tu vois ton reflet essoufflé reprendre son air, affolé. Une idée te vient soudainement en tête: tu pourrais envoyer un message à ton amie Cloé, qui doit se demander ce que tu fabriques. Tu ouvres  tes deux mains, mais ton Iphone se s'y trouve pas. Tu te rappelles alors l'avoir laissé sur le comptoir de la salle de bain. Désespéré, tu rebrousses chemin en tentant d'ignorer tes reflets. Ils courent tous dans la même direction que toi, ils sont tous affolés. Sauf un. Mais toi, tu ne l'as pas remarqué, trop occupé à courir. Il ne court pas, il marche, mais il va à la même vitesse que les autres. Il a le visage et les cou tailladés et il pleure en silence, donc tu n'entends pas ses chagrins.

  Un bruit te fait sursauter et te retourner. Tu aurais juré avoir entendu quelqu'un pleurer. Tu te retournes pour continuer, mais des ombres, des silhouettes par milliers parsèment les miroirs et te fixent. Tu hurles en te mets en boule, mais une sonnerie t'extirpe de ta torpeur. Un éclair d'espoir te donne la force de te remettre sur pieds et de trouver la provenance de la sonnerie de téléphone. Tu te tournes vers ta droite: le son vient de l'autre sens. Tu te tournes à ta gauche. Une réflexion de toi-même se dresse, imposante, devant toi. Cette réflexion a le visage et le cou tailladés et pleure doucement. Elle tient dans sa main ton téléphone, ta seule confiance. Ton double ouvre alors la bouche et articule: «Tout est terminé, maintenant. Tu es nôtre.» en levant un peu sa main retenant le cellulaire. Ta copie l'écrase en riant légèrement. Elle disparait, sous tes yeux.

  Tu t'agenouilles face aux restes de ton Iphone, les yeux débordants de larmes. Tu empoignes les débris et les balance à bout de bars en hurlant de découragement. Tu te roule en boule en criant, en pleurant. Pendant un instant, tu réussis à oublier les ombres qui t'épient, à cause de ta désillusion. Tu te lèves et frappes l'un des miroirs sans réfléchir. Les ombres se mettent à s'égosiller, à gémir, à beugler et à cogner dans la paroi interne des murs. Tu frappes, et frappes, puis un bruit d'éclat t'arrête. Tu as brisé le mur sans fin. Tu dévisages les éclats à tes pieds, te disant que tu as gagné. Tu as gagné, tu n'arrêtes pas de te le répéter. Tu peux enfin sortir d'ici. Tu relèves ta tête et poses ton regard sur ton reflet dans le miroir qui se dresse, imperturbable, devant ta petite personne. Les silhouettes t'entourent. Tu te retournes et vérifies qu'elles sont bel et bien là. Tu paniques, ne sais plus quoi faire. Tu t'accroupis et agrippes un morceau de miroir et le serres sans t'en rendre compte, faisant couler du sang sur le sol. Tu toises ton reflet, puis les ombres, en criant. Tu es effrayé, tu ne sais plus quoi faire. Tu approches la pointe de l'éclat de miroir de ton visage crispé par l'effroi, et le poignardes. Tes larmes se mélangent au sang de ton visage meurtri. Tu coupes, tu mutiles en criant que jamais tu ne seras des leurs. Ton jumeau, imperturbable, te regarde. Tu hurles, tu hurles et déchires ton visage ensanglanté. Tu finis ton travail en te coupant la jugulaire. Ton corps inerte s'effondre sur le plancher. Ton calvaire est enfin terminé. Ton reflet, toujours debout, ricane: «Tu es nôtre.»

  Cloé, alertée par des bruits étranges, se dirige vers le couloir menant à sa salle de bain. Elle te voit, étendu de tout ton long, le visage mutilé, et se met à hurler, à pleurer ta mort.

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