La claustrophobie (la peur des endroits restreints)
Tu es dans ton bureau monotone. Tu observes le babillard plein de papier tous aussi insignifiants sans grand intérêt. Le téléphone paisiblement posé sur ton bureau se met à sonner. Tu agrippes le combiné et réponds. Le client insatisfait se plaint d'une injustice quelconque, et tu tentes tant bien que mal de le rassurer que tu régleras son problème. Exaspéré, le client te raccroche au nez, ce qui te fais soupirer d'agacement. Tu regardes l'heure, qui est affichée au coin en bas à droite de ton moniteur d'ordinateur. Dix-sept heures quarante-huit. Il ne reste que douze longues minutes avant ta libération. Tu commences à ramasser tes affaires tranquillement et subtilement. Le téléphone sonne encore, et tu réponds.
Quelques minutes plus tard, tu te lèves, t'étires et attrapes ton manteau et ta valise. Tu te mets en route vers l'escalier. Tu contournes les autres qui se lèvent, eux aussi, pour partir. Tu tournes à droite, salues mentalement la distributrice d'eau, puis finalement prends à gauche pour t'engouffrer dans le corridor. Heureusement que tu avais déjà rangé tes affaires et esquivé toutes tes connaissances. Tu brûles d'envie de rentrer à la maison, de jouer avec tes enfants, d'embrasser ta douce moitié sur les lèvres. Tu n'as pas le temps de saluer toutes tes connaissances. Les escaliers et l'ascenseur se trouvent tous deux devant toi, mais lequel choisir? Tu tergiverses quelques secondes puis fais un choix. Tu appuies sur le bouton pointant vers le bas et patientes un instant. Pendant ton attente, une personne se joint à toi: Simon. Un homme que tu n'apprécies pas. Un homme orgueilleux, égocentriste et difficile, bref, un homme qui te répugne. Un doux tintement te replace à la réalité. Les portes de l'ascenseur coulissent et tu rentres à l'intérieur. Simon prends place lui aussi. Tu appuies sur le bouton rez-de-chaussée et demandes à l'autre si c'est là qu'il se rend. Il te répond par la positive. Tu t'adosses à la paroi du fond du monte-charge et sors ton téléphone intelligent.
Brusquement, l'élévateur s'arrête. Tu lèves la tête, l'air intrigué, et regarde ton partenaire. Il hausse les épaules et retourne à son téléphone. Mais pas toi. L'ascenseur ne se déplace toujours pas. Il ne peut pas s'être arrêté! Il ne peut pas être en panne! Pas aujourd'hui! Pourquoi ça t'arrive à toi? Le stress se fraye un chemin jusque dans ton coeur paniqué. Tu te jettes sur le bouton d'urgence, sur le panneau de commandes. Tu appuies plusieurs fois dessus, trop de fois, jusqu'à l'enfoncer. Tu balances des plaintes, des «non» affolés. Simon te dévisage, amusé. Il te dit que ça va se régler, que tu n'as pas besoin d'en faire tout un plat en levant les yeux, signe d'agacement. Tu le toise et lui demande: «tu n'as pas peur?» et lui, d'un mouvement de bravade, te réplique que non. Tu te sens ridicule et ressors ton téléphone intelligent. Évidemment, tu ne peux ignorer la peur qui est omniprésente. Tu regardes ton écran plusieurs minutes, mais l'ascenseur n'a toujours pas bougé. Une larme timide glisse le long de ton visage pour atterrir sur l'écran tactile de ton cellulaire. Ton coeur se sert et ton nez coule, ce qui te fait renifler. Simon te fait face et te rit au nez. Il se moque de toi, te traite de bébé, ce qui provoque plus de pleurs chez toi. Tu es en pleine crise de panique, et lui, tout ce qu'il trouve à faire, c'est de rire de toi? Tu t'assois par terre et te couche en respirant fort. Tu manques d'air, tu as besoin d'air frais, tu as besoin d'air frais! Mais l'autre con, il te ridiculise, il te dit que l'ascenseur ne va recommencer à fonctionner que dans plusieurs heures, que personne ne viendra à votre secours, et toi, tu pleures, la panique sert ton coeur et pèse sur ta poitrine essoufflée. Lui, il profite de ta vulnérabilité pour te rabaisser, pour te faire payer d'être son ennemi, pour te faire payer pour quelque chose que tu n'as jamais fait. Mais il s'en fout. Comme c'est plaisant de te voir aussi impuissant! Mais toi, tu ne fais que paniquer encore plus, tu réalises qu'il a raison: tu as enfoncé le bouton d'urgence, et il n'y a pas de téléphone dans l'ascenseur! Comment vas-tu pouvoir communiquer avec l'extérieur? Comment vas-tu appeler les secours? Comment vas-tu... Te traitant intérieurement d'idiot, tu attrapes ton téléphone, qui est sur le sol, et appuies sur l'application «appels». Tu commences à composer le numéro d'appel d'urgence, mais avant que tu ne parviennes à taper sur le dernier chiffre, Simon attrapes ton téléphone et l'éteint, pour te faire paniquer encore plus. Tu lui cries de te le redonner, que vous allez manquer d'air si vous ne faites rien, mais il ne t'écoute pas. Il dépose ton téléphone dans la poche à l'intérieur de son manteau, de sorte que tu ne peux aller le chercher, à moins que tu lui retires son manteau sans qu'il ne s'en aperçoive, ce qui semble presque impossible.
À bout de forces, tu t'effondres sur le sol froid. Que peux-tu faire d'autre que de pleurer ton sort? Tu vas crever là, et tu le sais! Tout est de ta faute, te dis-tu, tu vas mourir suite à un manque d'air, tout ça par ta faute. Et l'autre, qui s'amuse à te faire paniquer encore plus que tu ne l'est déjà... Tu vas peut-être te péter une crise cardiaque. Ça serait tout de même préférable de mourir comme ça que de manquer d'air jusqu'à ta mort.
Simon s'assoit sur le sol en soupirant. Il t'avoue qu'il croit que vous allez rester embarrés ici pour un bon moment. Tu lui réponds, entre deux hoquets, que s'il appelait les secours, vous pourriez vous en sortir, et il rétorque que ça serait trop facile. Mais à quoi joue-t-il? En fait, tu sais ce qu'il fait. Tu sais pourquoi il te torture ainsi: il aime assister à ta déchéance, il aime te voir t'écrouler, toi qui as toujours eu l'attention de ton patron, tu fais tellement du bon boulot! Tu es tellement parfait... Il peut enfin prendre revanche, ce salaud!
Une idée te vient en tête. Et si tu l'assassinais? Il te retient dans cet ascenseur contre ton précieuse... mais tu ne peux... tu ne peux pas. Non! Tu es toujours en crise de panique, tu peines à respirer proprement! Et c'est reparti, tu pleures, tu t'égosilles. L'espace est si restreint, tu te dis, et ça fait ton coeur battre plus fort. L'air commence à se faire chaud, tu étouffes, tu ne vois plus clair, tu respires plus fort, plus vite, plus d'air, plus... Tu te lèves sur tes pieds et lui sautes dessus. Tu te jettes à son cou, l'égorges, l'étouffes de toutes les forces qui te restent. Mais lui, il n'a pas fait une crise de panique. Il a encore de l'énergie. Il te repousse sur le dos, et toi, le coeur battant à t'en défoncer la cage thoracique, tu paniques, ne sais plus quoi faire, tu ne t'attendais pas à ce revirement de situation. Il agrippe ta gorge et la serre très fort, trop fort. Tu manques d'air, tu ne peux plus respirer, tu ne peux plus respirer... Un éclair te traverse et tu repousse ton assaillant avec une force inconnue et lui serre le cou. Tu reprends ton souffle en serrant, et il se débat, il tente de se libérer, mais toi, tu profites de l'air qui est maintenant tiens, tiens! De l'air qui t'appartient! Tu prends des bouffées d'air qui te sont presque orgasmiques, et tu serres, et tu respires... Tu remarques que Simon est immobile, mou. Tu lâches son cou, les mains douloureuses, et il ne bouge pas. Il ne bouge plus. Tu... tu as gagné. Tu as gagné! Tu détaches son manteau et plonges ta main dedans. Tu touches une poche avec quelque chose dedans. Ton téléphone. Tu fourres ta main dedans et prends ton téléphone chéri. Tu réalises que c'est le téléphone de ton ex-collègue, mais ce n'est pas grave. En fait, oui c'est grave. Très grave. Son téléphone est peut-être verrouillé. Tu demandes grâce au Bon Dieu et le mets en marche. Tu fais glisser ton doigt sur l'écran pour déverrouiller le téléphone, et il s'ouvre. Tu remercies le Grand Seigneur en versant des larmes de contentement et constates que l'écran affiches des messages text. C'est écrit: «Salut bb, je suis pris dans l'ascenseur, il a stoppé, et le mec à côté de moi flippes sa vie. Tu pourrais appeler les secours te plaît? et demande une ambulance, il ne va vraiment pas bien. Jtm xxx», suivi d'un autre text: «C'est bon, les secours sont en route. Reviens-moi en un seul morceau, s'il te plaît! Je t'aime! <3». Ce n'est pas possible. Les secours étaient en route depuis le début, et toi, comme un imbécile, tu croyais que... tu croyais qu'il ne ferait rien!
Tu hurles, dans l'ascenseur. Tu as tué un homme innocent. Innocent. Et toi, tu l'as... assassiné. Ton visage est inondé de larmes, parce que tu pleures comme un bébé. À cause de ton idiotie, une femme ne reverra jamais son homme. Tu te cognes la tête contre le mur métallique de la minuscule pièce. Tu frappes, frappes et frappes toujours, tu as tué un homme innocent, tu as tué un homme, tu as tué, tué tuétuétuétué-
Ton cadavre s'abat sur le sol parsemé de sang. De ton sang. Quelques minutes plus tard, l'ascenseur se remet en marche et les portes coulissent, laissant voir un spectacle morbide aux secouristes, aux ambulanciers, à la femme de Simon, et à ta douce moitié. Tous deux se jettent sur vos corps endormis en pleurant.
Aucun commentaire:
Publier un commentaire